Table de matières

  1. Introduction
  2. L’Iran et l’exportation de la révolution et des milices
  3. Le « Hezbollah » libanais une expérience iranienne réussie
  4. L’Irak un terrain fertile pour les milices
  5. La Syrie dans le sillage de l’Irak
  6. Conclusion

 

1.      Introduction

Le phénomène des milices a récemment émergé à la surface dans cette région. Et il faut mettre en garde contre ce danger imminent, non seulement à cause des massacres qu’elles commettent contre des civils dans les pays ravagés, ou de leur caractère qui menace l’idée très importante, aussi bien sur le plan politique que sur le plan historique, d’un Etat et d’une armée nationale, mais également parce qu’elles menacent l’unité de ces sociétés, dont les révolutions du printemps arabe a dévoilé la grande fragilité et la profondeur de ses divisions. C’est parce que ces milices s’érigent sur un fond idéologique entretenu par un sentiment d’« injustice » historiquement très lointaine et qui se fait le pendant d’un sentiment d’« injustices » politiques plus récentes, engendrées par des régimes autoritaires poste-coloniaux. Les deux sentiments sont alimentés par un esprit idéologique sectateur très profond, qui refait surface dans les périodes charnières que traverse la région de temps à autre. Cela démontre l’échec de l’État national dans la fortification de l’unité de leurs sociétés et dans la réparation des divisions sociétales. Car ces Etats étaient les victimes des régimes militaires autoritaires, qui ont dominés les pays, marginalisé les sociétés, violé les libertés publiques, et dénigré l’idée d’un Etat de droit.

 

2.      L’Iran et l’exportation de la révolution et des milices

Depuis les premiers jours après la révolution de Khomeini en Février 1979, l’Iran a opté pour la marginalisation de l’armée régulière, au profit de forces paramilitaires dans lesquelles les jeunes iraniens pro-religieux ont été embrigadés. La première formation qui a été mise en place était les Basij ou (Force de mobilisation de la résistance), que le régime iranien a utilisée pour écraser ses opposants internes, qui ont participé avec lui dans la révolution et dans le renversement du régime du Shah, avec à leur tête l’Organisation des moudjahiddines du peuple iranien (OMPI) et le parti communiste iranien (Tudeh).

Les milices Basij représentent encore un outil essentiel et un de pilier important du maintien du régime théocratique iranien. Parmi ses les réalisations les plus remarquables, on trouve la répression de l’insurrection verte en Iran en 2009, qui a éclaté après les élections présidentielle à l’époque et des accusations de fraude électorale dont le but était d’imposer Ahmadinejad et évincer Hussain Mir Moussaoui, qui était le vrai vainqueur de ces élections.

Les milices Basij, qui sont sous le contrôle des conservateurs, dirigés par le Guide suprême Ali Khamenei, ont tué et arrêté des milliers de jeunes iraniens qui représentent le mouvement réformateur en Iran. L’on peut mesurer la puissance et la forte présence de ces milices dans la scène iranienne, à travers les paroles de son chef, Mohammad Bagheri à l’ouverture du festival qui s’est tenu à la fin du mois dernier : « le nombre de membres du Basij est de 25 millions personnes sur 80 millions de personnes, que compte la population iranienne. Ces forces sont entièrement prêtes à envoyer des centaines de milliers de ses membres à lutter en Syrie, si cela est approuvé par le guide suprême». Ce nombre, montre la forte militarisation de la société iranienne, avec comme conséquence la perte des énergies de cette société créative.

La deuxième voie que le « Khomeinsme » a privilégiée est celle de l’exportation de la « révolution ». Cela a été une cause majeure de l’éclatement de la guerre Iran-Irak, qui a duré huit ans, au cours de laquelle les capacités des deux pays ont été détruites, et des centaines de milliers de combattants ont été tués, avant que Khomeini ne soit contrait, selon ses propres termes, à « accepter de boire le poison » et d’arrêter la guerre que l’Iran n’a pas réussi à gagner. Cependant, Khomeini et sa camaraderie des mollahs, n’ont pas renoncé à l’idée d’exporter la révolution, seules leurs tactiques et leurs moyens ont changé. Ils ont commencé à mettre en place des milices sectatrices, dans les pays dont la structure sociale permettait une telle action. Ces milices constituaient de moyens et des bras étrangers au service du projet expansionniste iranien, et qui se fondait sur une base idéologique. L’Iran assurait la formation, l’armement, et le financement de ces milices.

La première manifestation de cette tendance a été la formation du « corps des Gardiens de la révolution islamique » ou « la garde révolutionnaire », dont les combattants ont été recrutés parmi les Basij ayant participé à la guerre Iran-Irak et ayant acquis une expérience de combat. Le « corps des Gardiens de la révolution islamique » est la plus grande et la plus puissante milice iranienne en comparaison aux forces iraniennes régulières (l’armée, les services d’intelligence la police), elle est également la mieux armée de toutes. Cette milice contrôle la sécurité et même l’économie en Iran. Sa mise en place répondait à un but précis : constituer un moyen de maintien de l’ordre interne échappant à la loi et à l’Etat. Le groupe le plus important des gardiens est le groupe « Al-Qods », cellules des combattants opérant à l’étranger et dirigé par le très célèbre Qassem Soleimani. Ce groupe prend en charge la formation, de la formation, la direction et l’entraînement des diverses milices qui sont liées à l’Iran, en particulier au Liban, en Irak, en Syrie, au Yémen et dans d’autres pays de la région, y compris une partie des pays du Golfe, où les milices peuvent être encore sous forme de cellules dormantes.

L’Iran avait également procédé à un rassemblement des opposants Irakiens chiites, qui avaient fui la tyrannie du régime de Saddam Hussein, dans des formations militaires, qui ont participé à la guerre contre l’armée irakienne aux côtés des forces iraniennes dans la première guerre du Golfe. Le plus important de ces formations, est la milice « Badr », attachée au « Conseil islamique suprême », qui est une force d’opposition, et il est actuellement dirigé par Ammar al-Hakim. Il y a aussi le « le Hezbollah irakien », attaché au Parti « Dawa islamique ». Parmi ses dirigeants les plus importants on trouve Nouri al-Maliki.

 

3.      Le « Hezbollah » libanais une expérience iranienne réussie

Après l’invasion israélienne du Liban et le siège imposé durant l’été 1982, et qui a pris fin avec le départ de l’OLP du Liban en Tunisie et au Yémen du Sud, et le retrait de l’armée israélienne au sud du Litani, l’Iran a commencé son projet de création du « Hezbollah », en créant des groupes chiites, qui se battaient dans les groupes palestiniens ou à leur côté. Pendant longtemps, trois mille membres de la « garde de la révolution » iranienne, ont pris en charge l’organisation, la formation et le financement des combattants chiites avec l’aide du régime syrien, qui avait la main mise sur le Liban. Le « Hezbollah » a été consacré comme la seule puissance de résistance dans le sud du Liban, monopolisant ainsi l’idée de la résistance nationale, au nom du peuple libanais et de l’Etat libanais, sous la contrainte et sans leurs consentements.

Après la signature de l’accord de Taëf et la fin de la guerre civile, l’arme de « Hezbollah », a été maintenue en dehors de l’autorité légitime de l’Etat. Avec le retrait israélien unilatéral du sud du Liban en 2000, le Hezbollah  a commencé à intervenir dans les affaires politiques des Libanais aussi bien sur le plan interne qu’externe. Il est ainsi devenu un Etat dans l’Etat, qui décide de la guerre et de la paix, mettant en échec l’Etat et imposant ses vues et ses orientations de manière indépendante. Le Hezbollah a occupé un tiers dans la composition du gouvernement  sur la base de l’accord de Doha, après avoir envahi Beyrouth Ouest le 7 mai 2008, en utilisant son arme pour la première fois à l’intérieur du Liban, ce que le Hezbollah a toujours exclu, prétendant que son arme ne peut être utilisée que pour défendre le Liban contre Israël.

Après la guerre de 2006, et l’illusoire « victoire divine », et le retrait des troupes au nord du Litani, le soutien de l’Iran au Hezbollah s’est amplifié, et il a commencé à avoir des missions à l’étranger, comme l’entrainement et le transfert de savoir-faire aux milices irakiennes anciennes et émergentes, lesquelles avaient joué un rôle dans la guerre civile en Irak entre 2004 et 2006, la guerre qui a éclaté après le bombardement des sanctuaires des imams Ali al-Hadi, et al-Hassan al-Askari, à Samarra, en Irak.

Le Hezbollah est considéré comme une expérience réussie de l’Iran, dans le domaine de la transplantation des milices sectaires dans le cadre de son projet d’expansion. Il est également considéré comme le bras militaire de la « Garde révolutionnaire » iranienne. L’Iran a engagé ce parti dans le conflit en Syrie, pour réprimer la Révolution syrienne et maintenir  le régime syrien. Cet engagement avait au début comme prétexte la protection des « sanctuaires chiites ». Peu de temps après, et notamment lorsque le Hezbollah a pris le contrôle de la ville de Qousseir, sa présence est devenue notoire et s’étendait sur le territoire syrien. A une époque, l’Iran avait même confié  la direction et la coordination  de toutes les milices chiites de diverses nationalités envoyées pour aider le régime syrien. Le Hezbollah constituait alors le fer de lance du régime syrien dans sa guerre contre son propre peuple. Il a commis des massacres et des crimes, et il a effectué des changements démographiques dans les zones adjacentes à la frontière libanaise, pour assurer la sécurité de ses voies d’approvisionnements, et enraciner son influence. Cependant, les grands dégâts, que le Hezbollah a subis, et les pertes dans les rangs de ses cadres, l’ont obligé à  redéfinir les limites de son action, cantonnée actuellement à la direction des autres milices sectaires dans le sud de la Syrie. Sa participation dans les autres régions a donc décru au profit d’autres milices comme les milices irakiennes de « Badr » et «al-Nujaba », qui ont en charge de mener la guerre à Alep, et dans le Nord de la Syrie en général. La direction des milices dans le Nord est confiée à la Garde révolutionnaire.

Le 11 novembre dernier, le Hezbollah a surpris toutes les parties impliquées dans le conflit syrien par l’organisation dans la ville de Qousseir de premier et de plus grand défilé militaire de ses forces en dehors du territoire libanais. Le défilé comprenait une présentation des armes lourdes et sophistiquées, y compris des armes américaines, ainsi que des unités de combat spéciales. Outre la dimension propagandiste de ce défilé, à travers laquelle le Hezbollah voulait affirmer sa présence effective, il y a avait également la volonté d’envoyer des messages aux parties internationales, aux parties libanaises, pendant la présidence de Michel Aoun, et des messages pour la Syrie. Il ne fait aucun doute que certains de ces messages sont des messages iraniens envoyé indirectement à travers l’organisation de cet événement.

Le premier, et peut-être, le plus important de ces message est celui adressé à la communauté  internationale, et il comporte deux dimensions. La première tend à rappeler que les efforts doivent être concentrés pour lutter contre le terrorisme, représenté par les organisations djihadistes sunnites extrémistes telle que Daech et ses semblables, avec l’espoir d’être admis comme un allié dans ce domaine, étant donné qu’il possède la capacité, les combattants et l’expérience. Le Hezbollah sait qu’une telle possibilité, peu probable, signifierait une réhabilitation du régime syrien, ce qui concorde avec les déclarations du président américain élu Donald Trump, lors de sa campagne électorale, et les efforts de la Russie dans ce sens, car le «Hezbollah» sait qu’il est inclus dans la liste des parties accusées de terrorisme, établies parle Département d’Etat américain.

La deuxième dimension a une portée préventive, par rapport aux tendances de la nouvelle administration américaine, et sa position négative vis-à-vis de l’Iran et de l’accord nucléaire, et dont la teneur consiste à dire que toute hostilité à l’égard de l’Iran aura son prix dans les intérêts et projets américains, maintenant  que le Hezbollah a une armée crédible, selon les termes de Naim Qassem, son secrétaire général adjoint.

Les messages les plus francs sont plutôt adressés aux parties libanaises qui sont en train d’instituer de nouveaux réalignements et positionnement après le rapprochement entre  Hariri et Aoun, qui ont conduit à la récente élection du ce dernier en tant que président après la vacance de la présidence de la république pendant plus de deux ans, à cause de Hezbollah. Le Hezbollah craint que ces nouveaux alignements, remettent les règles du jeu qu’il a imposé après son intervention du 7 mai et l’accord de Doha.

Un message était également adressé à la base populaire du Hezbollah, selon lequel les sacrifices qu’elle a payés ont apporté leurs fruits sous forme d’une plus grande force et d’une plus grande domination aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du Liban. Le dernier message est un message adressé par l’Iran au régime syrien, selon lequel la présence de l’Iran, avec ses instruments, est devenue une réalité influente, que le régime doit prendre en compte lorsqu’il évoque la souveraineté nationale, ce régime qui avait annoncé à travers son président que «la Syrie appartient à celui qui la défend ».

 

4.      L’Irak un terrain fertile pour les milices

Les premières milices chiites irakiennes ont été formées en Iran comme les milices « Badr » en 1983, et le « Hezbollah de l’Irak ». Les deux milices sont reparties en Irak, et ont joué un rôle militaire aux côtés de troupes américaines et britanniques lors de l’invasion de l’Irak en mars 2003, et l’occupation américaine qui a suivi. Elles ont œuvré pour la dissolution de l’armée Irakienne, dont la décision a été prise par le gouverneur Bremer, ce qui a créé un vide sécuritaire déstabilisant ainsi l’Irak et coutant aux Américains un lourd tribut.

Après l’invasion et l’occupation de l’Irak, les Arabes sunnites Irakiens ont pris la charge de la résistance à l’occupation, ce qui leur a couté d’être exclus du pouvoir politique. Les Irakiens Chiites n’ont fait aucun acte de résistance face à l’occupation – sauf rares exceptions- conformément  à la fatwa du religieux chiite de Najaf, Ali al-Sistani, émise en 2003 et interdisant la résistance à l’occupation.

Les militants chiites ont pendant ce temps œuvré pour former des milices soutenues et armées par les Iraniens, et dont la couverture financière était assurée par le gouvernement de Bagdad, dans les périodes où Ibrahim al-Jaafari et Nouri al-Maliki, étaient à la tête du gouvernement irakien. Ces deux derniers sont issus du parti irakien « Dawa », qui est un parti extrémiste. Aux côtés des anciennes milices, une quarantaine de nouvelles milice se sont formées, dont les plus célèbres sont « Abou El Fadl Abbas », « Al-nujaba », « Assaeb Ahl Al-Haq » et « Jaech Al-mahdi ». Ces milices ont joué un rôle majeur dans la guerre civile qui a suivi le bombardement de mausolées de Samarra, et ont commis des crimes et des atrocités honteuses contre les Irakiens sunnites, ce qui a accentué la fracture sectatrice, et a provoqué en réaction la formation de groupes extrémistes opposés comme « l’Etat islamique en Irak »,

« jaech al-moudjahidin » et « Atbaa Al-Zarqaoui ». Ces groupes ont tous essuyé des défaites face à « Sahwa », qui est une force supplétive de l’armée irakienne, soutenue par l’armée américaine, mais certains d’entre eux sont revenus à nouveau sous le nom de « Daesh ». il y a également, la milice « Jaech Al-Mahdi », attaché au religieux chiite Moqtada al-Sadr, qui, à cause de sa tentative de se mettre en dehors de l’hégémonie iranienne, ou à cause de sa lutte avec al-Maliki, dans le cadre d’une lutte pour le pouvoir au sein de la maison chiite, a reçu un coup sévère en 2008 de la part de l’armée irakienne, avec le soutien de l’armée américaine, sur ordre du Premier ministre Nouri al-Maliki, ce qui a conduit à sa dissolution. Cependant, les répercussions de ce conflit sont encore présentes dans l’arène politique irakienne.

La deuxième explosion du phénomène des milices en Irak, a eu lieu lorsque Daech a réussi de manière très douteuses à avoir le contrôle sur les deux tiers du territoire irakien, et déclaré son califat en Irak et au Levant, sur les territoires qu’il a réussi à occuper, sans rencontrer aucune résistance de la part de l’armée irakienne. Ce fut une occasion en or pour une nouvelle fatwa du dignitaire chiite irakien, Ali al-Sistani, invitant les jeunes chiites à se rassembler au sein d’un « rassemblement saint », appelé le « rassemblement chiite », qui regroupait près de quatre-vingt mille combattants, dont le nom a été modéré pour devenir  « rassemblement populaire ». Dès lors se pose la question de savoir si Nouri al-Maliki n’avait pas facilité l’occupation du territoire par Daech afin de justifier cette démarche?

Le « rassemblement populaire » a joué un rôle de premier plan dans la libération de Diyala, ville limitrophe de l’Iran, mais également dans celle de Tikrit et les zones de la province de Salahuddin, puis par la suite à Anbar et Falloujah. Les combattants du « rassemblement » ont commis des massacres contre des civils, les ont spoliés, et ils les ont forcé au déplacement.  Le « rassemblement » est actuellement impliqué, en dépit de l’objection de toutes les autres parties concernées, dans la bataille de Mossoul, et garde un œil sur Tal Afar après qu’il a occupé son aéroport, et ce dans l’objectif d’atteindre la frontière syrienne. Selon Hadi al-Ameri, commandant en chef de la milice « Badr », qui avait déclaré à Reuters : « nous allons faire de l’aéroport de Tal Afar une base pour libérer le reste du territoire jusqu’à la frontière syrienne, et au-delà ». Ainsi Tal Afar devient le passage de l’Iran  vers la Syrie (en partant de Diyala dans la direction des montagnes Hamrin au nord de Tikrit jusqu’à Tal Afar, puis sur la route vers Sinjar à la frontière syrienne). L’Iran estime qu’il existe de nombreuses voies sures en Syrie pour atteindre Qousseir, que le Hezbollah contrôle, puis la Méditerranée. Cette voie ne revêt pas, pour l’Iran, une grande importance pour le transport des armes ou des marchandises, néanmoins, elle comporte une grande importance morale confirmant l’hégémonie iranienne, et un message à la communauté internationale que l’Iran fera tout ce qui est nécessaire pour assurer ce corridor terrestre vers la Méditerranée.

L’initiative la plus dangereuse pour l’unité et la stabilité de l’Irak a été l’adoption par le parlement irakien, grâce à la majorité des voix des députés chiites, d’une loi faisant de la « milice » du « rassemblement populaire » une partie de l’armée irakienne, tout en gardant son indépendance par un comité dépendant directement du premier ministre. Cette initiative donne à la milice les moyens d’engloutir en son sein l’armée irakienne à l’avenir, ou de marginaliser son rôle. Le « rassemblement populaire », représente un défi pour l’avenir de l’Irak, quand Jawad Talabani, l’un de ses leaders, refuse de se livrer à une action militaire sous l’égide des services de sécurité de l’Etat irakien, et voit que sa mission vise à éliminer les organisations extrémistes sunnites, et qu’il se battra contre toute autorité qui voudrais lui retirer ses armes. Ceci explique pourquoi Abadi n’a pas réussi à tenir ses promesses répétées de brider le « rassemblement populaire », et de mettre fin au conflit sunnite-chiite qui fait rage, si l’on admet qu’il était sincère dans ses promesses. Le « rassemblement populaire » a pénétré de manière tentaculaire la structure de l’État, y compris l’armée, et il est devenu hors contrôle.

L’objectif de la nouvelle loi est de garantir l’immunité pour les membres de cette milice contre toutes poursuites pour les crimes qu’ils ont commis contre les Irakiens, ou qu’ils pourraient commettre dans l’avenir. Mais le plus important et le plus dangereux dans ce projet c’est le fait de rassembler toutes les milices irakiennes et les intégrer dans le « rassemblement », afin que ce dernier devienne une sorte de « Garde de la révolution » irakienne, similaire aux  « Garde de la révolution » iranienne, et qui a pour mission d’asseoir la domination chiite sur l’Irak, et de soutenir les démarches iraniennes dans la région. Cette démarche est née à la demande de Qassem Soleimani, il y a quelques moi quand il a dit: « c’est nous qui avons mis en place le rassemblement populaire ».

 

5.      La Syrie dans le sillage de l’Irak

A son tour, la Syrie est engagée dans la même voie, appuyée en cela par l’Iran avec sa grande expérience dans l’instauration des milices. C’est dans ce sens que va l’annonce de la formation de la « cinquième légion ». Le salaire proposé aux personnes souhaitant s’y engager équivaut à dix fois le salaire d’un soldat ordinaire (300 $), tout en leur permettant de conserver les salaires de leur fonction initiale dans la fonction publique. Des milices entières sont en train de s’y engager. Cette « légion » pourrait fortement ressembler à la milice irakienne « le rassemblement populaire », ou à « la Garde révolutionnaire iranienne », et elle sera financée par l’Iran.

L’annonce de la formation de cette Légion, qui est une sorte de force spéciale pour affronter les forces armées de l’opposition, intervient pour combler le terrible pénurie en combattant dans les rangs de l’armée du régime, après six années de combats sanglants, et en raison des défections, des arrestations et des liquidations, qui ont touché un grand nombre de ses membres de différents grades, et la disparition de la plupart des brigades et des bataillons qui n’existent plus que sur le papier.

L’annonce de la formation de la « Cinquième légion » n’était pas fortuite. En effet, depuis 2012, des officiers supérieurs de l’armée et des services de renseignement ont été chargés de former des milices composées de personnes fidèles au régime, et comprenant également des membres provenant de la « Garde républicaine », de la « quatrième division », et des « services de renseignement », à qui on a confié les missions de formation et de direction au sein de ces milices. C’est ainsi qu’ont été mises en places les forces telles que « Qouat al-Nemr » ou « les forces du Tigre », dirigées par le colonel Suhail Al-Hassan, et qui ont participé à la plupart des batailles charnières de l’armée du régime dans la campagne de Hama,  Idlib, Alep et Palmyre. Il y a également la milice «Nafeth Assad-Allah », dirigée par le brigadier Issam Zahreddine, qui a combattu les forces de l’opposition aux côtés des forces du régime, et elle a combattu plus récemment les forces de Daech, depuis la prise du contrôle de Deir al-Zour par ces dernières. On trouve aussi la milice de « Soquor al-Sahra » ou les « faucons du désert », qui a été chargée de garder les installations pétrolières dans la région du centre, avant de participer aux combats, en particulier sur le front dans la région de la Côte et celui d’Alep. Il faut également citer les « comités populaires », qui ont été formés avec le début de la révolution, et qui ont été ensuite tous regroupés dans la « milice de défense nationale ». Toutes ces milices sus mentionnées seront réunies dans le cadre de la «cinquième légion», qui intégrera probablement d’autres milices chiites locales présentes dans la zone de Sayeda Zeinab, et dans certains villages dans la campagne Ouest de Homs, ainsi qu’à Kefraya et Fu’aa, et les membres du Hezbollah syrien, que l’Iran essaie de mettre en place depuis des années.

Les régimes autoritaires, issus des matrices des armées régulières, ne font pas confiance à celles-ci car elles sont la source des coups d’Etat. C’est pourquoi ces régimes préfèrent plus ce genre de formations paramilitaires qui leur sont loyales, pour asseoir leur pouvoir face à des défis internes qui pourraient les menacer, étant incapable d’y faire face autrement que par la violence.

Le phénomène des milices n’est pas totalement récent en Syrie. Sous le régime du parti Baas, une telle démarche a eu lieu, du moins en termes de rôle et de finalité. Ont été mises en place par exemple « Saraya Al-Diffa’ » ou « les Brigades de défense », qui ont été formées au début des années soixante-dix du siècle dernier, et qui ont joué un rôle crucial dans les événements des années quatre-vingt à Alep, à Jisr al-Choghour et à Hama, ainsi que dans le massacre de la prison de Tadmor. Après sa dissolution, cette milice a été intégrée dans l’armée sous le nom de « la quatorzième division ». Il convient également de mentionner « alktaeb albathya al-musalaha » ou les « bataillons armés baasistes», qui ont été mis en place dans les années quatre-vingt.

Au milieu de cette démarche frénétique de mise en place des milices, qui touche la région ces derniers temps, accompagnée de cette vague d’incitation sectatrice nauséabonde, toutes les parties sont obsédées par la possession de leurs propres milices, entrainant un terrible déclin des valeurs de la coexistence et de la citoyenneté, et une baisse de rôle de l’État, et conduisant des sociétés entières vers un chaos mortel. C’est l’Iran qui a exporté ce mal vers les pays de la région. Il existe des milices chiites, des milices sunnites, Kurdes, et chrétiennes, et cela s’étend vers le Yémen, et les choses ne s’arrêteront pas là. Ces milices vont conduire à la marginalisation des armées régulières et à leur affaiblissement, et deviendront un lourd fardeau pour les pays qui ont facilité leur constitution, excepté l’Iran. Ces milices vont échapper à tout contrôle et à toute subordination, et leur éradication sera très coûteuse.

Ces milices seront un lourd fardeau pour les sociétés qui les accueillent, et constitueront un moyen de division et des guerres fratricides indéterminées, car elles s’érigent sur des bases idéologiques et sectatrices, provoquant nécessairement une réaction en antithèse du même niveau. Et tous tuent au nom de Dieu!

L’extrémisme et le terrorisme se nourrissent mutuellement. Cependant, la nuisance des milices ne se limite pas aux sociétés qui les ont vues naitre, mais s’étendront à d’autres, afin de s’assurer un financement ou pour y chercher des bénéficies.

 

6.      Conclusion

Il ne fait aucun doute que les milices est un phénomène dangereux, tant elles sèment la mort et la destruction, et attisent l’esprit haineux et vont à l’encontre du cours progressiste de l’histoire. Les milices sont une expression de la voie de la régression basée sur le communautarisme et les identités pré-nationales, au moment où l’humanité tend vers le mondialisme.

La question qui se pose dans ce contexte, est celle de savoir si ces milices sont devenues une fatalité irrésistible? Il est difficile de dire que l’on pourrait, à court terme, contrôler une telle marée, du fait que les régimes qui entretiennent ces milices, ont tout intérêt à les renforcer et à les généraliser, étant donné qu’elles constituent un moyen pour se maintenir au pouvoir et préserver leurs privilèges. L’indifférence de la Communauté internationale à leur sujet, partant de principe « qu’ils se tuent les uns les autres », contribue à leur propagation. Mais, les sociétés, tout comme la nature, rejette le désordre, et tendent toujours vers la stabilité, c’est pourquoi, l’on peut dire que les milices seraient un phénomène éphémère, se nourrissant du chaos, et pour y mettre fin rapidement, il est nécessaire, d’une part que les sociétés sortent de cette situation vers laquelle elles ont été poussées, afin d’assurer l’avenir des générations futures et leurs patries. Et d’autre part, de promouvoir la participation, la coexistence et la reconnaissance des droits de la citoyenneté, et le rejet de l’injustice. Il est également nécessaire d’affirmer la primauté de droit, d’élargir l’espace public national et de combattre les idées isolationnistes et sectatrices. Mais avant tout cela, il faut œuvrer pour la défaite du projet expansionniste iranien. Ceci constitue, en effet, le prélude nécessaire pour éradiquer ce phénomène, car l’Iran est la source de ce mal. L’échec de son projet et celui de ses alliés, constitue la démarche salutaire pour sauver les pays et les sociétés touchés par ce mal.